Les vignes de l‘extrême

Notre nouveau correspondant, Joël ROCHARD, de la Station Régionale Champagne, ITV France, s‘est fait aider de Nadège FOURNY

L‘homme a toujours su surmonter les défis de la nature pour satisfaire ses besoins alimentaires, spirituels ou culturels. Le vin témoigne de cette aptitude de l‘être humain, de s‘affranchir d‘un milieu hostile, par son intelligence, sa conviction et l‘héritage d‘un savoir-faire transmis de génération en génération.

Comme le souligne Jacques ORHON « l‘espoir d‘arriver à maîtriser les éléments naturels comme le marin en pleine tempête ou l‘alpiniste au flanc de montagne est probablement l‘une des plus belles caractéristiques humaines. Si en prime le prix de la victoire de l‘homme sur la nature est un élixir qui rend heureux, cela lui donne des ailes.»

Au-delà, du défi, cette oeuvre viticole est souvent à l‘origine de paysages sublimes, véritable patrimoine historique et culturel dont il convient de conserver l‘authenticité et d‘assurer la promotion.

1. Une aptitude naturelle à s‘adapter La vigne est une plante liane qui a la faculté de s‘adapter à de nombreuses situations climatiques, en particulier à des conditions extrêmes de sécheresse ce qui en fait une plante à fort potentiel de colonisation.

Cette adaptation de la vigne s‘explique notamment par un système racinaire capable de puiser l‘eau en profondeur et sa capacité à réguler sa croissance en fonction du climat, en limitant par exemple son système végétatif dans les situations sèches et chaudes.


France: Ensérune

«Vignoble inondé, justifié par une remontée de sel et pour permettre une protection contre le phylloxéra»

Si la vigne sait s‘adapter encore faut-il que le vigneron sache obtenir des raisins de qualité et puisse en vivre.

Ainsi le mode de conduite, dont la diversité témoigne à lui seul du savoir-faire du vigneron, permet selon les cas de limiter les effets négatifs d‘un stress hydrique ou d‘un excès de vigueur.

L‘aménagement des coteaux de forte pente en terrasse de pierre sèche, avec une maîtrise empirique mais efficace du ruissellement et de l‘érosion, peut-être comparé à la compétence d‘un architecte, soucieux d‘assurer la pérennité de son édifice. De même le vigneron sait se jouer du froid hivernal, ennemi implacable, en utilisant l‘effet protecteur du buttage ou de la neige.


Chili : Pisco Elqui

« Région aride où le vignoble côtoie les cactus dans la vallée de l‘Elqui à proximité du désert de l‘Atacamama »


Italie: Cinque Terre

« Région de culture en forte pente qui offre une vue magnifique sur la mer et est classée patrimoine mondial par l‘UNESCO »


Suisse: Valais

«Vignoble de Visperterminen de 800 à 1400 mètres d‘altitude, vignoble le plus haut d‘Europe »

2. Les vignerons aventuriers

Hivers particulièrement rigoureux, altitudes extrêmes, zones tropicales sont autant de conditions dont tout bon vigneron chercherait à s‘affranchir.

Les motivations pour domestiquer des milieux hostiles sont multiples. L‘extension du vignoble en altitude peut-être liée à des événements politiques ou militaires à l‘origine d‘une forte augmentation de la consommation de vin.

Ce fut indirectement la cause du développement du vignoble en Europe particulièrement avec l‘arrivée de la civilisation grecque et à grande échelle lors de la civilisation romaine.

«Le vignoble français est un monument romain, et des mieux conservés qui soit sur notre sol» R. DION

La nécessité de se procurer du vin de messe avec la création des grandes abbayes explique, dans certaines zones, la culture de la vigne au Moyen-Age jusqu‘à ses extrêmes limites climatiques.

Des motivations sociales ont aboutit à une colonisation des zones difficiles, délaissées par les agriculteurs. Ainsi les plantations en terrasses ont permis au vigneron, au prix de la sueur, de vivre avec un faible investissement foncier.

La crise phylloxérique de la fin du siècle dernier a contribué à modifier profondément la répartition des vignobles. Parfois faute de solutions visà- vis de ce fléau destructeur, de nouveaux secteurs difficiles mais défavorables aux larves tueuses furent colonisés. Ce fut le cas des vignobles de sables ou des zones pour lesquelles la submersion hivernale étaient envisageables.

3. Les vignobles du nouveau monde

«L‘extension de la vigne à tous les pays de la terre, là où elle peut mûrir ses fruits, est un bienfait social, une conquête pour l‘humanité, et c‘est un devoir pour tout homme qui connaît la vigne, sa culture et l‘art de faire du vin, de vulgariser ce qu‘il en sait le meilleur».

Jules GUYOT XIXe siècle

L‘évolution de la société, renforçant les aspects oenoculturels, le développement des échanges associés à la mondialisation ont contribué à exporter la civilisation du vin. L‘hémisphère sud et le continent nord-américain ont trouvé leurs terrains de prédilection pour la culture de la vigne. Mais parfois l‘attrait culturel, touristique ou encore religieux a suscité des vocations viticoles dans des zones hostiles, avec l‘espérance d‘un marché lié à une niche locale à un circuit commercial particulier (restauration exotique).

Conclusion

L‘art du vigneron, guidé par un savoir-faire ancestral et une curiosité expérimentale permanente, repose sur son aptitude à tirer parti des défis de la nature pour élaborer une oeuvre unique. Parfois la souffrance de la vigne, à l‘image de celle d‘un artiste est à l‘origine de sa quintessence. Mais à la différence d‘un tableau, d‘une sculpture, d‘un concerto, le terroir, patrimoine vivant, mobilise l‘esprit créatif chaque saison tout au long du cycle végétatif et en particulier lorsque dame nature a ses caprices.

EVOLUTION DU CLIMAT ET VITICULTURE

Joël ROCHARD (1), Nadège FOURNY (1), Laurence STEVEZ (2)
(1) ITV France – Pôle environnement station régionale Champagne
(2) Stagiaire ESA d‘Angers

Que soient remerciés tous ceux qui ont apporté leur contribution à cette réflexion et notamment Hans SCHULTZ du centre de recherche viticole de Geisenheim, François LANGELLIER du CIVC, Cécile PERRUCHOT du Domaine Latour et également Aurore KAISER et Matthieu REMY d‘ITV pour leur collaboration.

Née probablement dans la région du Caucase, à proximité de la Mer Noire, la vigne cultivée n‘a cessé de conquérir de nouvelles régions (Moyen Orient, Bassin méditerranéen), au cours de l‘expansion de la civilisation grecque puis romaine. Plus récemment, le développement du transport par bateau, à l‘origine des colonisations a permis une implantation des vignobles dans les pays du nouveau monde (Amérique du Nord, Asie, Hémisphère sud).

Si la vigne est dotée d‘une capacité d‘adaptation exceptionnelle, et si l‘homme sait inventer les techniques culturales dans les conditions les plus extrêmes, cette plante liane n‘a trouvé son terrain de prédilection que dans quelques zones du globe correspondant à des conditions climatiques spécifiques (20 à 53° de latitude dans l‘hémisphère Nord et 20 à 42° dans l‘hémisphère sud).

Au-delà de la répartition mondiale, à un niveau plus local, l‘optimum qualitatif d‘un terroir est lié à un savoir-faire du vigneron (mode de culture, cépages…), aux caractéristiques du sol et dans une large mesure aux conditions micro-climatiques.

Ainsi, il est probable qu‘une variation significative du climat puisse modifier sensiblement les pratiques viticoles mais également à un niveau plus global, influencer la géostratégie viticole mondiale.

Eléments climatiques des principales régions vinicoles de France (Source: Terroir, James E. Wilson; ed. Mitchell Beazley)

Climat et viticulture, extrait de «Atlas Hachette des vins du Monde» de Oz Clarke, 1995

Sans l‘influence du Gulf Stream, qui réchauffe les côtes occidentales de la France, les crus classés du Médoc n‘existeraient pas. Sans les brouillards qui refroidissent les rivages californiens, nous ne pourrions apprécier les vins de Cabernet de la Napa Valley. Sans le courant de Benguela, qui naît dans l‘antarctique et rafraîchit le front fiévreux du Cap, la canicule sud-africaine rendrait impossible l‘élaboration de vins agréables. Les barrières naturelles qui protègent l‘Alsace, l‘état de Washington, aux Etats-Unis, et Marlborough, en Nouvelle-Zélande, assurent un automne long et sec, durant lequel les fruits ont tout le temps de parvenir à maturité. Sans l‘influence adoucissante des lacs Eriée et Ontario à la frontière américano-canadienne, il n‘y aurait pas de viticulture en Ontario, et rien ne pourrait mûrir au nord de l‘état de New-York ou dans l‘Ohio.

Inversement, on ne peut que déplorer les gelées tardives qui apparaissent par une belle nuit d‘avril et déciment la vendange à Chablis; la sécheresse qui s‘installe sournoisement en Nouvelle-Galles du sud, en Australie, et met les vignes les plus résistantes à rude épreuve; les cyclones d‘automne qui balaient Gisborne et Hawke‘s Bay, en Nouvelle-Zélande, et déversent en une heure l‘équivalent d‘un mois de pluie sur des fruits murs à point; les nuages gris et maussades qui s‘installent du printemps à l‘automne au-dessus des South Downs, en Angleterre, et condamnent le millésime à la médiocrité. Toute la diversité du climat mondial est là. Les rapports d‘étroite dépendance qui unissent les différents climats semblent de plus en plus évidents : un phénomène apparu en un endroit du globe peut déclencher des réactions en chaîne d‘un bout à l‘autre de la planète.

Evolution des stades phénologiques en zone septentrionale

Il est probable que la modification des pratiques viticoles ait une influence significative sur le cycle de la vigne.

La vigne, témoin des fluctuations météorologiques au cours de l‘histoire

J.P. Legrand du CNRS de Paris VI a publié en 1977 et 1978 dans la Revue « La météorologie » une étude visant à cerner les évolutions météorologiques au cours de l‘histoire, à partir des dates de vendanges. Cette étude s‘appuie sur une sélection, dans la zone Nord et dans le Bordelais, des années particulièrement précoces et tardives. Par exemple pour le Bordelais, de 1753 à 1977, 78 années ont été sélectionnées, 35 précoces et 45 tardives. Une courbe de tendance de variation climatique est établie à partir de la différence entre le nombre d‘années précoces et tardives par intervalle de 50 ans. Pour la période du Moyen-Age, dépourvue de références sur la date de récolte, l‘interprétation est basée sur la disparition progressive du vignoble anglais, J.P. Legrand souligne cependant l‘importance des aspects politiques dans cette disparition (perte du Duché d‘Aquitaine par la France en 1152 au profit des Anglais).

Courbe donnant la tendance des variations climatiques entre 1400 et 1975 (J.P. Legrand, 1978). Les variations climatiques naturelles sont indiquées par des tirets.

Cette étude semble souligner la relation entre les dates d‘ouverture des vendanges et le cycle d‘activité scolaire. Ces observations paraissent indiquer que les conditions climatiques naturelles pour la fin du 20e siècle s‘achemineraient vers une nouvelle période de refroidissement sans tenir compte des incidences des activités humaines associées à un réchauffement.

Néanmoins, l‘étude des stades phénologiques sur le long terme permet de souligner une tendance cyclique associée à une forte variabilité annuelle.

A titre d‘exemple, les courbes des relevés du domaine Latour en Bourgogne font ressortir plusieurs périodes précoces, l‘une après la deuxième guerre mondiale, l‘autre au début des années soixante et enfin celle que nous connaissons depuis 1990.

Evolution des stades phénologiques (Source: Cécile Perruchot, Domaine Latour – Bourgogne)

Cette précocité actuelle est confirmée par les valeurs champenoises fournies par le CIVC

Evolution des stades phénologiques du Pinot noir en Champagne (Source :CIVC)

La question de la pérennisation de cette tendance se pose. Un prolongement dans les années à venir de cette précocité pourrait être un indicateur d‘une évolution sensible du climat.

Modification de la répartition des cépages.

L‘index héliothermique de Huglin permet de cerner les exigences climatiques des différents cépages. A titre d‘exemple Hans Schultz a pu montrer que le Merlot et le Cabernet Franc pourraient potentiellement se développer à Geisenheim en Allemagne (latitude de 50° Nord).

Globalement cette tendance pourrait réorienter l‘encépagement des zones septentrionales notamment dans la perspective d‘une demande accrue de vin rouge comparativement aux vins blancs.

Ainsi, les spécificités de certains terroirs, socle des appellations d‘origine contrôlée pourraient évoluer avec pour conséquence une modification des caractéristiques des vins et peut-être une réorientation de l‘encépagement.


Conditions climatiques extrêmes

Parallèlement à l‘élévation moyenne de la température, il semble qu‘une modification du climat puisse accentuer les effets extrêmes. Périodes sèches prolongées, fortes pluies « tropicales », tempêtes violentes sont autant de phénomènes susceptibles de modifier les conditions culturales. Vis à vis de la gestion du sol, une telle hypothèse justifierait à la fois une généralisation des moyens de lutte contre le ruissellement et l‘érosion, et une gestion optimale de l‘eau en conditions estivales. Cette évolution pourrait conduire à une adaptation des pratiques traditionnelles locales (labour, enherbement, mulch) et poserait dans certaines régions avec plus d‘acuité la nécessité d‘irriguer. Le désherbage chimique n‘échapperait pas non plus à cette évolution. S‘il est connu depuis longtemps que des conditions climatiques atypiques peuvent perturber l‘efficacité des désherbants, des faits plus récents ont également souligné les risques de phytotoxicité liés à des précipitations excessives.

Effet de l‘augmentation de CO2

La photosynthèse à l‘origine de la production végétale est stimulée par une augmentation de la teneur en CO2. A titre d‘exemple, des travaux de recherche menés dans un vignoble expérimental du sud de la France ENSAM/INRA avec un cépage Riesling montrent que le taux photosynthétique instantané augmente d‘environ 35% lorsque la teneur en CO2 est doublée, tandis que parallèlement la respiration reste constante quelle que soit la température.

Fig.2 : Photosynthèse (A) et taux de transpiration (B) en fonction de la température foliaire à deux niveaux de concentration ambiante de CO2 (Source : ENSAM, INRA de Montpellier)

Cet accroissement végétatif est réparti entre la zone foliaire et les grappes. Différents auteurs soulignent la diversité de répartition entre les cépages. Si l‘accroissement des grappes parait plutôt positif, même s‘il soulève la maîtrise des rendements, un développement foliaire accru accentuerait les besoins en eau, et peut-être la pression parasitaire (grappes moins aérées) et pourrait conduire à adapter les travaux en vert à cet excès végétatif.

Effet des radiations UV

Une augmentation significative des radiations ultraviolettes peut modifier les caractéristiques morphologiques, physiologiques et biochimiques de la vigne. Comme la plupart des végétaux, la vigne dispose de mécanismes d‘adaptation vis à vis d‘une modification du rayonnement liée en particulier à une augmentation des composés « accumulants » des ultraviolets ce qui réduit la pénétra tion des radiations aux effets destructeurs dans le végétal. A titre d‘exemple, la formation de pigments jaunes et rouges réduit significativement la pénétration de la lumière ultraviolette dans une nectarine. Il est probable que cette adaptation métabolique puisse modifier sensiblement les aspects culturaux et les caractéristiques des vins.

Une étude sur le terrain a été menée à Geisenheim en Allemagne (H. Schultz) en 1996 sur une vigne de Riesling de 19 ans. Le rayonnement a été modifié par l‘implantation de films translucides qui présentent des perméabilités différentes vis à vis des UVA et UVB. Cette étude a souligné l‘absence quasi totale de pigmentation des grains lorsque les grappes sont protégées des UV. Parallèlement, la concentration et la répartition des acides aminés ont été sensiblement modifiées. Ces études se poursuivent afin notamment de cerner les autres modifications métaboliques.

Conséquences des UVBEffets éventuels sur la production du raisin
activation des gènes de la voie phytopropanoïdeaccumulation de flavonoïdes et d‘anthocyanines (formation de la couleur, composition du vin)
inactivation (endommagement) du photosystème II et des enzymes photosynthétiquesdiminution de la photosynthèse
concentrations réduites en chlorophylle et en caroténoïdesdininution de la photosynthèse, composés aromatiques modifiée (vitispirane, 1,1,6-triméthyl-1,2-dihydronaphtalène, TDN, ß-damascénone) xanthophylles, équilibre énergétique des feuilles et des baies?
conséquences sur le métabolisme de l‘azote (par l‘apport de carbone ou les conséquences directes sur les enzymes clés)Réduction de la concentration en acides aminés (métabolisme de la levure, cinétique de la fermentation, formation d‘alcools supérieurs, composés aromatiques secondaire)
feuilles plus épaisses, cireplus de résistance aux maladies
photo-oxydation de l‘acide indole-acétique (AIA, auxine), Absorbtion des UVB par le tryptophaneformation éventuelle de 0-aminoacétophénone (mauvais goût dans le vin blanc)
augmentation des teneurs en acide ascorbique et en glutathione suite à la formation de radicaux libresphotoprotection, métabolisme du soufre, induction d‘activité enzymatiques (importantes pour le métabolisme de la levure)?
florisation et phénologiepeuvent être touchées pour certains cépages
modifications de la microflore et de la faune du soldisponibilité des éléments nutritifs

Conclusion

Dans la perspective d‘une évolution durable du climat liée aux activités humaines, la viticulture devrait s‘adapter à ces nouvelles contraintes climatiques. A moyen terme, la variation de la composante climatique des terroirs pourrait aboutir à une modification significative des caractéristiques des vins et une redéfinition de la répartition des cépages.

Il est probable également que pour certaines régions le développement voire le maintien de la viticulture serait lié à la disponibilité en eau. Parallèlement, les itinéraires techniques devraient s‘adapter à cette évolution (gestion des sols, conduite de la vigne, protection parasitaire).

La modification des biotopes associés aux vignobles pourrait également conduire à l‘extension de parasites dans des zones épargnées ou encore à l‘apparition de nouveaux fléaux.

A moyen terme, l‘aspect le plus perceptible à l‘échelle de l‘exploitation porterait sur la multiplication de conditions climatiques atypiques ponctuelles (pluie, vent, sécheresse, froid) témoin d‘une nature de plus en plus capricieuse

Cependant, sachons rester optimiste. Espérons que la réflexion de Saint-Exupéry « Nous ne faisons qu‘emprunter la terre de nos enfants » puisse conduire à un peu plus de sagesse dans les décisions et le comportement du genre humain.

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